L’économie coopérative

Le futur aux Scop ! 

Les 29 et 30 mai dernier au Futuroscope, le 34ème Congrès national des Scop a défini les orientations du mouvement. Au nombre de 1800 en France et réunissant 38000 salariés, les Scop sont des entreprises dont les salariés sont les associés majoritaires ; ils participent pleinement aux décisions et aux résultats. 74% des Scop sont bénéficiaires et le réseau représente 3,5 milliards de chiffre d’affaires. L’année 2007 marque un décollage record avec un doublement des créations de Scop (268) et des emplois (2146). Les coopératives se créent exnihilo ou constituent une reprise d’entreprise.

Organisé tous les quatres ans, le Congrès national des Scop réunit les coopératives de production pour décider de leur politique de développement sur les quatre ans à venir : implication des coopératives dans leur mouvement national (plus de militance), investissement inter-entreprise (filiales coopératives, réseaux de coopératives par territoire), redéfinition du métier de dirigeant dans les coopératives, changement d’image des Scop en assumant le but de créer des richesses et soutien aux nouvelles coopératives (parrainage, élaboration d’un projet d’entreprise…)

Par ailleurs, deux conventions ont été signées : l’une avec le Crédit coopératif, partenaire historique du mouvement coopératif, et l’autre avec les Chambres de commerce pour faire connaître la solution Scop.

  L’autogestion a de beaux jours devant elle. 

Avec quelques amis, nous avons créé en 1988 une entreprise autogérée dans laquelle travaillent aujourd’hui 20 personnes : Ambiance Bois. Implantée sur le plateau de Millevaches en Limousin, c’est une scierie-raboterie qui produit des matériaux de construction pour les maisons bois. Le statut juridique est une SAPO, société anonyme à participation ouvrière. Nous avons rassemblé le capital en mobilisant un réseau d’amis, de parents, de voisins qui constituent l’essentiel de la centaine d’actionnaire d’Ambiance Bois.

A vingt ans, au début des années 1980, on parlait de « nouvelle citoyenneté » et de « changer la vie ». Alors, pour changer la vie nous avons choisi la pratique plutôt que la théorie, le faire plutôt que le dire, la transformation par le bas plutôt que la décision par le haut, la cohérence pour soi plutôt que les principes pour les autres…

            Voici quelques éléments très concrets de notre organisation. Une rotation des personnes sur différentes tâches a été instaurée de façon à éviter d’être cantonnée sur un seul type de poste. Ensuite, la double activité amène la plupart des vingt personnes à travailler à l’atelier et au bureau : une façon d’élargir pour chacun la vision de l’entreprise. Ainsi la trésorerie est assurée par quelqu’un qui fait de la menuiserie. De nombreuses réunions ou pauses permettent l’échange d’information et la prise de décision collective. Chaque matin, une demi-heure autour d’un café est consacrée au planning ou pour trancher quelques questions. Une fois par mois, nous nous réunissons trois heures autour de sujets nécessitant débats ou décisions. Ces temps d’échanges qui relève de la gestion collective représentent presque 8 heures par jour, 30 heures par semaine, 180 heures par mois, l’équivalent d’un temps plein : 6% de la masse salariale d’Ambiance Bois.

            Ce projet autogéré serait-il l’une des petites flammes vacillantes qui, dans l’après 1968, maintiennent en vie l’utopie autogestionnaire ? Nous constatons que la demande sociale est forte pour d’autres formes d’organisations, même si elle n’est pas toujours formulée de façon très radicale ou volontaire. De ce point de vue, l’autogestion pourrait avoir de beaux jours devant elle. L’augestion a seulement besoin d’individus volontaires et curieux qui ne sauraient se satisfaire de critiquer sans passer à la recherche d’alternatives.

Michel Lulek

Membre fondateur d’Ambiance Bois a publié « Scions… travaillait autrement ? Ambiance Bois, l’aventure d’un collectif autogéré », édition Repas, et également participé à l’ouvrage collectif « Télé Millevaches : la télévision qui se mêle de ceux qui la regardent » éd. Repas.

  Les arts de la laine en coopérative. 

Ardelaine, contraction de « Ardèche et laine » ou « arts de la laine », démontre comment l’économie sociale et solidaire peut revitaliser une filière déstructurée.

 

L’aventure commence en 1972 lorsque Béatrice et Gérard Barras visitent à Saint-Pierreville une ancienne filature de laine, fermée depuis les années 60. Le bâtiment, vieux de 5 siècles, était en ruine, le toit effondré. Le couple, avec quelques amis, montrait déjà sa passion pour les vieilles pierres en animant des chantiers de jeunes dans un petit hameau ardéchois abandonné, le Vieil Audon.

Aimant visiblement les défis improbables, l’idée germe petit à petit de relancer la vieille filature de laine. Après le rachat du bâtiment en 1975, c’est par la solidarité, l’entraide et des boulots ici ou là, que l’équipe de 5 amis va, pendant 7 ans, rassembler l’argent nécessaire au lancement de l’entreprise. « L’important pour nous est de prouver que la solidarité peut faire des miracles et qu’une bande de smicards est capable de monter une entreprise », raconte Béatrice Barras. En 1982, la Scop Ardelaine est créée, avec un salarié, et 16 associés ayant effectué un apport symbolique de 200Fr (30€) en capital.

Les investissements nécessaires ont été réalisés grâce à des subventions, emprunts à la Nef et outils de financements solidaires (Cigales et Garrigue), mais toujours avec un sentiment de responsabilité : la confiance qui leur a été donnée, confient-ils, les condamnaient à réussir. Chose faite ! A partir de 1985 ; Ardelaine entre dans une phase de croissance et de consolidation, avec un chiffre d’affaires qui passe de 830 000 Fr cette année-là à 3 millions de francs en 1990. Aujourd’hui, avec 33 salariés (dont 29 en CDI) Ardelaine affiche un CA de près de 1 560 000 € pour un résultat d’environ 67 000 €.

 Filière écologique et équitable. 

Le défi n’était pourtant pas simple à relever. Du fait de l’industrialisation, de la concurrence des pays émergents et des vêtements synthétiques qui se sont largement imposés, la laine est depuis près d’un siècle un marché sinistré. Les éleveurs de moutons de la région ne savaient eux-mêmes plus quoi en faire. Ardelaine a réussi à convaincre plus de 250 éleveurs d’Ardèche, de Haute-Loire (moutons Blanches du massif central), et d’Allier (Texel), à s’engager dans des pratiques respectueuses de l’environnement, en contrepartie de l’achat de la laine au-dessus du prix du marché. Une manière de faire du commerce équitable en local, avec les gens de pays.

Ardelaine assure elle-même la tonte des  moutons auprès des éleveurs, grâce à ses 2 tondeurs en interne et des saisonniers. Les laines sont lavées avec du savon biodégradable, unique traitement chimique de la chaîne, et avec l’eau de la rivière, nettoyée ensuite par la station d’épuration dont les boues sont récupérées par des paysans pour les champs. Le cardage, qui consiste à peigner et démêler la laine, est effectué mécaniquement et sur place. Les ateliers d’Ardelaine regorgent d’ailleurs de trésors mécaniques : la plupart des machines sont très ancienne, certaines datant d’avant la seconde guerre mondiale. Les matelas, couettes, oreillers… sont fabriqués à Saint-Pierreville, tandis que les ateliers de confection de vêtements ont été installés à Valence, dans des quartiers défavorisés afin d’y encourager une dynamique sociale.

 Une pédagogie de l’action. 

Dès le départ, Ardelaine n’a jamais été une « communauté », mais bien plutôt un « collectif », un groupe de personnes qui s’associent de manière concertée pour réaliser un projet. S’il n’y a aucune obligation à faire des choses ensemble, l’ambiance y pousse cependant naturellement. Cela passe d’abord par l’organisation du travail. Si la nécessité de la production impose des ateliers spécifiques : lavage, cardage, etc, rien n’a été sectorisé et chacun peut être polyvalent. Julien, par exemple, assure la tonte de février à juin, puis les visites de musée pendant l’été, tandis que l’hiver, il s’atèle à la fabrication des matelas.

S’il n’y a pas d’organisation hiérarchique au sens habituel du terme, l’équipe aime à parler de « hiérarchie des savoirs » dans laquelle les échanges et la transmission sont permanents. Le lien entre les 30 salariés se crée d’abord dans cet apprentissage mutuel. Une façon de fonctionner qui a l’avantage de ne pas valoriser un métier au détriment d’un autre : « ce n’est pas parce qu’on a les mains dans les couettes toute la journée qu’on vaut moins bien ou mieux que celui qui a la tête dans les chiffres », explique Nadia. Le commercial, par exemple, est une activité transversale : l’atelier matelas assure, outre bien sûr la production, aussi la gestion des commandes et le services après-vente. La coopération peut s’avérer un formidable levier des intelligences. Béatrice propose en ce sens de réhabiliter « la part d’autodidacte que porte chacun » et « la fonction de l’entreprise dans ce qu’elle a de potentiel de réalisation de l’individu ». Ardelaine est à sa manière aussi un peu une école. Elle accueille d’ailleurs souvent des stagiaires tant dans les secteurs de production, que des étudiants d’une filière économies solidaires.

Pour conforter cette égalité, l’écart des salaires est de 1,2 , globalement le SMIC. Et pour entretenir la convivialité, Ardelaine a inventé les « ponctuations », moments festifs où un secteur expose aux autres, à la fin d’un cycle, le travail qui a été réalisé, les résultats et difficultés rencontrées, par du théâtre, des contes, poèmes, spectcles de santons, etc. Une sorte de bilan ludique et une manière de prendre du recul sur les activités de chacun, de rendre visibles aux autres ce qui a été fait et de s’approprier au mieux l’outil de travail commun que constitue la Scop.

 Le fibre du développement rural. 

Ardelaine se définit elle-même comme une coopérative de développement local. Et l’expression n’est pas une simple formule ! Car on ne passe pas par hasard à Saint-Pierreville. Perché à 600m d’altitude, ce petit village ardéchois de 500 habitants est accessible par une petite route sinueuse à travers le relief du massif central. Et pourtant, alors que tant de petits villages semblables sont désertés, avec une population vieillissante, Saint-Pierreville maintient ses 4 commerces, sa Poste, sa bibliothèque, son Ecole… et même depuis peu a ouvert une crèche !

La présence d’Ardelaine n’y est pas pour rien. Et la forte majorité féminine de la coop (22 femmes pou 11 hommes) non plus. C’est ainsi que sous l’impulsion de mamans d’Ardelaine, en collaboration avec d’autres mamans du village, une crèche a vu le jour en 2007. Face à la pénurie de nounous dans le pays, il fallait trouver une solution. Pour Nadia, elle-même maman d’une petite fille, l’état d’esprit Scop a aidé : « Ca part de personnes qui ont l’habitude de faire des choses ensembles et de s’associer pour trouver des solutions ». Portée par la communauté de communes, la crèche peut aujourd’hui accueillir 10 enfants.

Ardelaine contribue aussi à l’animation touristique. Le magasin et le musée, ouvert en 1991, accueille aujourd’hui en moyenne 20 000 visiteurs par an. Très bien conçu, celui-ci présente l’histoire de la filière laine dans la région et l’évolution des techniques. Musée vivant et interactif, des films, démonstrations, spectacles originaux de santons animés y sont proposés. L’idée était de développer en rural un projet culturel à côté d’un outil de production économique. Cette nouvelle activité a amené l’équipe à acquérir de nouvelles compétences pour y l’accueil des visiteurs et à recruter des saisonniers pendant l’été. Ardelaine n’est pas en manque de projets. Un restaurant est actuellement à l’étude. L’équipe souhaiterait aussi valoriser l’économie solidaire à travers, pourquoi pas, une librairie.

Didier Bieuvelet 

Extrait de L’Age de faire, n°20&22, de mai et juillet-août 2008

 

A lire : Moutons rebelles, de Béatrice Barras, éd Repas.

www.ardelaine.fr

http://reseaurepas.free.fr/

http://vielaudon.free.fr/

   

Proposé par Méléagant.

 

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